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Date : Jeudi 22 janvier 2026, 18h30 (heure du Vietnam)
Format : En ligne, via Zoom
Intervenant : Jonathan Sourintha, CEO et co-fondateur de Turn Green, Vice-Président de la Chambre de commerce française au Vietnam (CCIFV) et Chairman du comité Sustainability d'EuroCham
Animation : Jaime Peypoch et Nicolas Thanh Griffon, pour la liste Engagés au Vietnam
En quelques mots
Pour son deuxième webinaire mensuel, Engagés au Vietnam a donné la parole à Jonathan Sourintha, entrepreneur français installé au Vietnam depuis 2008 et figure engagée de la transition écologique au sein de la communauté économique franco-vietnamienne. L'objectif : faire un point factuel et concret sur l'état de la pollution au Vietnam, l'évolution rapide du cadre réglementaire, et la manière dont les entrepreneurs — français comme locaux — peuvent y répondre.
Le rendez-vous a réuni une majorité d'entrepreneurs et de personnes engagées dans les questions environnementales, et a donné lieu à un échange particulièrement riche.
Le parcours de Jonathan Sourintha : un fil conducteur
Jonathan Sourintha s'est présenté avec franchise : arrivé au Vietnam à 18 ans en 2008, après plusieurs années à voyager (Angleterre, Europe du Sud, Amérique du Sud) pour découvrir d'autres cultures et apprendre le monde professionnel sur le terrain, il a démarré sa carrière dans le F&B (food and beverage), gérant des restaurants en Angleterre puis au Vietnam. Il a ensuite touché à l'import-export, à l'immobilier et à la construction.
En 2018, il décide de créer une entreprise dédiée à l'écologie, dans une logique simple : « redonner au Vietnam ce qu'il m'a donné — une femme, des enfants, la possibilité de m'épanouir ». Il a depuis cofondé Turn Green, une holding qui rassemble trois entreprises : GPS Plastic (manufacture de bioplastiques à base de manioc, créée en 2016 par ses partenaires vietnamiens), Turn Green (distribution de solutions anti-plastique à usage unique, lancée en 2019) et PVA Pro (créée en 2022, qui produit un bioplastique soluble et biodégradable dans l'eau, y compris en milieu marin).
Son message liminaire aux entrepreneurs : « Je suis quelqu'un qui agit plus que les idées. On fait des erreurs, on apprend. Le premier pas est important — il permet d'aller sur le deuxième, le troisième. »
L'état de la pollution au Vietnam : un constat sévère
Jonathan a posé le décor avec des chiffres difficiles à entendre, mais essentiels à connaître :
- Pollution de l'air : le Vietnam était classé 23ᵉ pays le plus pollué au monde en 2024, avec un PPM autour de 87. On estime à environ 70 000 le nombre de morts prématurées par an liées à la pollution atmosphérique, et à 14 milliards de dollars le coût économique annuel pour le pays depuis 2012.
- Pollution de l'eau : seules 15 à 18 % des eaux usées sont traitées selon les régions. Environ 80 % des maladies seraient liées à la pollution de l'eau. Ho Chi Minh-Ville doit régulièrement déplacer son point de captage d'eau potable.
- Déchets solides : entre 22 et 25 millions de tonnes par an, avec un pic attendu vers 2030 (potentiellement le double).
- Plastique : entre 2 et 3,7 millions de tonnes générées par an, avec une croissance d'environ 12 à 14 % par an. Seuls 20 % environ seraient recyclés (essentiellement les bouteilles). Soit environ 40 kg de déchets plastique par habitant. Les plastiques à usage unique (sacs, gobelets, pailles, boîtes) représentent 60 à 80 % du total — c'est dire qu'une part énorme pourrait être éliminée rapidement.
- Pollution marine : entre 300 000 et 700 000 tonnes de plastique finissent chaque année dans les océans. Le Vietnam est le 8ᵉ pollueur marin au monde.
Une dynamique réglementaire forte depuis la COP 26
Heureusement, la prise de conscience est réelle et le gouvernement vietnamien a engagé une série d'actions structurantes que Jonathan suit de près au sein de ses fonctions à la CCIFV et à EuroCham :
- Plan national pollution 2026-2030, avec des objectifs de réduction de la pollution de l'air, de contrôles urbains renforcés, d'électrification massive des villes et de développement du ferroviaire en alternative à l'aérien.
- Concentration de la production en zones industrielles d'ici 2030-2035, pour permettre un vrai contrôle des rejets (air, eau, énergie).
- Loi EPR (Extended Producer Responsibility), entrée en vigueur en 2024, qui oblige les producteurs de packaging, de batteries, d'équipements électroniques, de véhicules, d'huiles, etc. à atteindre un taux progressif de recyclage de leur production. Un producteur d'un million de pneus, par exemple, devra recycler 50 000 pneus la première année, 100 000 la suivante, etc.
- Green Taxonomy, sortie en juillet, qui définit 45 critères écologiques. Les entreprises qui en respectent au moins deux ou trois peuvent bénéficier d'avantages financiers, comme une réduction de 2 % sur leurs prêts.
- Marché carbone vietnamien, en cours de mise en place, pour une entrée en vigueur officielle prévue en 2028-2029.
- Inscription de la circularité dans la loi, en discussion.
- Engagement Net Zero pour 2050 et objectif de 85 % des déchets traités à partir de 2030, pris à la COP 26.
Jonathan a souligné que ces évolutions législatives vont vite, mais que l'enjeu majeur reste l'implémentation sur le terrain — un défi reconnu par les autorités elles-mêmes.
Turn Green : une trajectoire d'entrepreneur engagé
Jonathan a pris le temps de raconter le parcours concret de Turn Green, en mettant en avant les valeurs et les difficultés :
- Ses produits couvrent les sacs, gobelets, pailles, boîtes alimentaires, packaging e-commerce et bien d'autres applications, avec une approche industrie par industrie (F&B, retail, textile, e-commerce, agriculture).
- Une nouvelle usine de 5 000 m² a été ouverte en 2022 pour la production d'AquaFlex, le bioplastique soluble dans l'eau.
- Des partenariats stratégiques sont en cours pour ouvrir une production en Roumanie, afin d'offrir un Made in Europe aux clients européens.
- Le siège opérationnel à Ho Chi Minh-Ville (district 4, 700 m²) regroupe l'équipe administrative, commerciale, communication et design.
- Chiffre d'affaires 2025 : 3,5 millions de dollars (avec un objectif initial de 7 millions, freiné notamment par la perte d'un gros client américain de 3 millions de dollars suite aux nouvelles taxes douanières américaines).
- Parmi les clients fidèles : Decathlon, L'Oréal, Bitis, Mega Market, Annam (Classic Fine Foods).
Les défis rencontrés
Jonathan a partagé en toute transparence les difficultés concrètes du métier — un témoignage précieux pour tout entrepreneur qui se lance dans l'écologie :
- Créer un marché qui n'existe pas. Au démarrage, ses bioplastiques étaient 3 à 4 fois plus chers que le plastique conventionnel — voire 8 fois pour AquaFlex. Aujourd'hui, après des années de R&D et d'industrialisation, le surcoût n'est plus que de 15 % pour Bioflex et environ 2 fois pour AquaFlex. L'objectif : descendre sous les 7 % de surcoût pour conquérir le marché de masse.
- Concurrence déloyale et faux écolabels. Pendant des années, des sacs « oxodégradables » (qui se fragmentent en micro-plastiques sans réellement se dégrader) ont été commercialisés au Vietnam avec un écolabel officiel. Turn Green a mené un long travail de lobbying pour les faire interdire — chose obtenue depuis novembre dernier. Une vraie victoire.
- Sourcing et confiance dans la supply chain. Très tôt, l'équipe a été confrontée à des produits contrefaits qui n'étaient pas réellement biodégradables. C'est ce qui a motivé le choix d'intégrer la production en propre dès 2020.
- Investissement. Après une expérience décevante avec un fonds de venture capital entré en 2023, Turn Green s'oriente désormais vers du corporate investment (Saint-Gobain, INSEE...) et envisage à terme une introduction en bourse.
Une question qui revient : pourquoi tant d'incivilités au quotidien ?
L'échange a aussi pris une tournure plus personnelle quand Jaime Peypoch et Jonathan ont évoqué les déchets jetés dans la rue, l'herbe le long des avenues qui révèle des couches entières de plastique. Jonathan a partagé son expérience : « Je ne peux pas laisser passer. Je ramasse, je rends. Parfois ils comprennent, parfois non, parfois ils s'énervent. » Il a salué la décision récente du gouvernement vietnamien d'utiliser caméras et IA pour sanctionner les jets de déchets depuis voitures et motos (amendes de 500 000 à 1 500 000 VND).
Comment les entreprises françaises se positionnent-elles ?
Sur la question posée par Jaime concernant la posture des entreprises françaises au Vietnam, Jonathan a estimé que les sociétés européennes — et françaises en particulier — sont globalement de bons élèves en matière environnementale. Plusieurs facteurs y contribuent : des normes internes plus exigeantes, un savoir-faire issu de l'expérience européenne, et un sentiment de devoir d'exemplarité. Il a cité Bel et, parmi les voisins européens, Heineken, dont les efforts d'empreinte écologique sont remarquables.
La Chambre de commerce française au Vietnam joue ici un rôle de conseil, à travers son comité Sustainability (Task Force), qui organise breakfast meetings, salons et événements pour diffuser les bonnes pratiques. Jaime Peypoch a d'ailleurs activement soutenu un événement organisé l'année dernière dans ce cadre.
Sur la question des bâtiments des institutions françaises au Vietnam (écoles, consulat, future Maison de France), Jonathan a reconnu un certain retard, mais a souligné que le Vietnam progresse spectaculairement dans la construction écologique : plus de 550 projets de bâtiments écologiques en 2025, contre un objectif initial de 50 cette année-là.
Les leviers d'action pour le gouvernement vietnamien
À la question de Jimmy sur les leviers concrets pour sécuriser ces projets, Jonathan a répondu de manière nuancée : la pression vient en grande partie des normes européennes, notamment via l'accord de libre-échange UE-Vietnam (EVFTA). L'Union européenne est devenue le 2ᵉ marché d'export du Vietnam pour le textile, avec une croissance de 18 % par an, et l'UE conditionne l'accès à son marché au respect de législations environnementales strictes. Le Vietnam doit donc s'aligner pour ne pas perdre sa place face à l'Inde ou au Bangladesh.
Le gouvernement vietnamien combine désormais sanction (taxes EPR, amendes) et incitation (déductions fiscales pour les investissements écologiques, prêts bonifiés via la Green Taxonomy).
En conclusion : un sujet essentiel, pas seulement important
Jaime Peypoch a clos le webinaire sur une note d'optimisme prudent : « On a créé tellement de déchets... mais il faut agir. Si personne ne le fait, personne ne le fera. » — un mot qu'il a repris de Jonathan lui-même.
Le rendez-vous a démontré que la transition écologique au Vietnam n'est ni un vœu pieux, ni un sujet réservé aux ONG : c'est un terrain d'innovation, d'engagement et — pour ceux qui savent allier vision et action — d'opportunité économique.
Engagés au Vietnam remercie chaleureusement Jonathan Sourintha pour cet échange à la fois exigeant et accessible, et continuera à porter ces sujets au cœur de son action collective.
Engagés au Vietnam est un collectif de Français installés de longue date au Vietnam, présents à Hanoï, Danang et Ho Chi Minh-Ville. Cette série de webinaires mensuels a vocation à informer la communauté française sur les sujets qui la concernent directement : éducation, santé, environnement, francophonie, et plus largement les droits et démarches des Français de l'étranger.


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